Feutrage mouillé : des steppes aux Balkans

Feutrage mouillé : des steppes aux Balkans

Introduction

Cela faisait un petit moment que je souhaitais parler ici du feutre et donc du feutrage. Je trouve que l'on en parle peu, pourtant c'est passionnant.
Il y a quelque chose d'improbable dans le feutre. Pas de couture, pas de tissage, pas d'armature. Juste de la laine, de l'eau chaude, du savon et des mains. Pourtant, ce matériau millénaire est l'un des plus solides, des plus isolants et des plus intelligents que l'homme ait jamais produit. Avant le tricot, avant le tissu, il y avait le feutre.

On va partir de l'Asie centrale des peuples nomades jusqu'aux ateliers d'un collectif à Sremska Mitrovica en Serbie (qui me fournissent en chaussons en feutre), en passant par les steppes mongoles, les montagnes kirghizes et les Balkans. J'ai tenté d'être exhaustif et vous faire comprendre tout d'abord ce qui se passe réellement dans la fibre, puis pourquoi le geste manuel est irremplaçable, et enfin ce que signifie porter un chausson qui demande dix heures de travail à une artisane.

Aux origines du feutre : une invention née de la nécessité

Le feutre est probablement le textile le plus ancien que l'humanité ait produit. Les archéologues ont mis au jour des fragments de feutre dans les tombes de Pazyryk, dans les montagnes de l'Altaï, en Sibérie, conservés dans le permafrost depuis près 4000 ans.
Ces pièces montrent une maîtrise déjà sophistiquée : le feutre y est coloré, ornemental, structuré. Ce n'est pas une technique primitive comme on aurait tendance à le croire (y compris moi-même avant que je ne m'y intéresse). C'est une technique aboutie, qui a demandé des générations à se raffiner.

Mais il se dit que l'origine du feutre est probablement bien plus ancienne encore. On estime que les premiers hommes à feutrer l'ont fait par accident, il y a peut-être 8 000 à 10 000 ans. La légende la plus connue raconte que des voyageurs garnissaient leurs sandales de laine brute pour amortir la marche. Sous l'effet combiné de la sueur, de la chaleur corporelle et du frottement contre le sol, les fibres s'enchevêtraient... Et le premier feutre était né sous les pieds d'un marcheur qui ne savait pas encore ce qu'il venait de créer !

Les peuples nomades, premiers maîtres du feutre

C'est en Asie centrale que le feutrage s'est développé comme technique à part entière, probablement parmi les peuples nomades de la steppe. La raison est simple : ils vivaient avec leurs moutons, ils avaient de la laine en abondance, et ils avaient besoin de matériaux chauds, légers, imperméables et rapidement fabriqués pour couvrir leurs yourtes et habiller leurs corps.
Les Mongols utilisaient de grandes feuilles de feutre pour recouvrir leurs yourtes et en isoler le sol. Pour fabriquer ces pièces de grande dimension. D'après les recherches ils attelaient des chevaux ou des chameaux qui tractaient des rouleaux de laine humide sur la steppe. Le sol rugueux et le mouvement créaient la friction nécessaire pour lier les fibres. On ne peut qu'être interpellé par cette efficacité et cette ingéniosité entièrement adaptée à une vie en mouvement.

On a souvent une image grossière des peuplades de l'antiquité et même avant, et je n'y fais pas défaut, cependant les recherches actuelles facilités par de nouvelles technologies infirment de plus en plus ce que l'on croyait. L'homme primitif maitrisait merveilleusement certaines techniques.

Au Kirghizstan, le feutre est tellement central à l'identité culturelle qu'il existe un dicton : les Kirghizes naissent sur le feutre et meurent sur le feutre. Ce n'est pas une métaphore, c'est littéralement le cas dans les communautés traditionnelles, où les nouveau-nés sont posés sur du feutre et où les défunts sont enveloppés dans du feutre.

La géographie mondiale du feutrage : un art présent sur tous les continents

L'Asie centrale a été le berceau vivant du feutrage.
Aujourd'hui encore, le Kirghizstan, la Mongolie et le Kazakhstan sont les régions où la tradition du feutrage est la plus vivace. Le feutre y est produit sous forme de tapis (shyrdaks, ala kiyiz), de couvertures, de vêtements d'hiver ainsi que de chaussons qui s'ils étaient destinés à se protéger du froid sont maintenant exportés.
Des collectifs de femmes, souvent issus de zones rurales, ont su transformer ce savoir ancestral en activité économique, en travaillant avec des distributeurs en Europe et en Amérique du Nord.

La Turquie et le kepenek

En Turquie, le feutrage a une histoire liée aux derviches tourneurs et à la confrérie des Mevlevis, dont la robe blanche caractéristique est en feutre. Mais c'est surtout le kepenek (le grand manteau de berger en feutre) qui symbolise la tradition ottomane du feutrage. Ces manteaux, qui pèsent parfois jusqu'à 8 kg, étaient imperméables, isolants et quasi indestructibles. Certains artisans turcs les fabriquent encore aujourd'hui.

Les Balkans et l'Europe de l'Est

En Serbie, en Bosnie-Herzégovine, en Macédoine du Nord et en Albanie, le feutrage de laine (connu localement sous des noms dérivés du slave pustovanje ou pust) fait partie de la culture textile depuis des siècles. Là aussi dans les montagnes bosniaques, des coopératives de femmes perpétuent la confection de textiles feutrés, souvent dans une logique d'économie solidaire et de transmission des savoir-faire. La laine locale issue de races rustiques adaptées aux conditions climatiques donne un feutre à la fois dense et souple, différent du feutre à base de laine mérinos que l'on trouve en Europe occidentale.

La Renaissance occidentale

En Europe de l'Ouest et en Amérique du Nord, le feutrage a connu un renouveau spectaculaire depuis les années 1980-1990, d'abord comme pratique artistique, puis comme artisanat à part entière. Des ateliers, des associations, des formations se sont multipliés. Le feutrage mouillé y est pratiqué aussi bien pour créer des vêtements, des sacs, des tableaux en laine (et oui même des tableaux !), que pour renouer avec une gestuelle lente et à contre-courant de la fabrication industrielle.

Je pense que ces courants ne feront que s'accentuer avec l'essor d'une conscience écologique qui caractérise les jeunes générations (et pas seulement).
La pollution, une réaction à l'obsolescence et à la consommation frénétique de produits jetables sont d'après moi les principaux facteurs d'un renouveau de l'artisanat. Et de l'intérêt qu'on lui porte.
Sans oublier la recherche d'un sens que l'on veut donner à son existence en renouant avec des traditions parfois millénaires, ce qui en me concerne a motivé la création d'Ethno Slava.

Ce qui se passe dans la fibre : la science du feutrage mouillé

Pour comprendre pourquoi le geste artisanal est irremplaçable, il faut descendre à l'échelle microscopique de la fibre de laine.

- Les écailles de la laine :
c'est le secret du feutre. Chaque brin de laine est recouvert d'écailles microscopiques, un peu comme les écailles d'un poisson ou les tuiles d'un toit. À l'état normal, ces écailles restent couchées le long de la fibre. Mais sous l'effet combiné de la chaleur, de l'humidité et du frottement, elles s'ouvrent et se redressent. Une fois ouvertes, elles s'accrochent aux écailles des fibres voisines, créant un enchevêtrement irréversible. Le feutre n'est pas cousu, pas tissé, pas collé : il est verrouillé à l'échelle moléculaire.
Ce processus est irréversible. On ne peut pas "défeutrer" de la laine. C'est cette structure qui donne au feutre sa solidité, sa densité et son imperméabilité relative.

- Le savon :
Il a un rôle prépondérant, il n'est pas là pour "nettoyer" la laine, il est là pour accélérer et faciliter le feutrage. En réduisant la tension superficielle de l'eau, il permet à l'humidité de pénétrer plus profondément et plus rapidement dans la fibre. Il aide aussi les fibres à glisser les unes contre les autres avant de se fixer, rendant le processus plus homogène. Sans savon, le feutrage serait possible mais beaucoup plus lent et moins régulier.

- La lavande :
Elle, parfume, protège et agit comme un antiseptique naturel.
Dans la tradition du collectif Zlatno Runo Sirmijuma (à Sremska Mitrovica en Serbie), de la lavande est intégrée au processus. Son rôle est triple : elle parfume délicatement la laine, agit comme barrière naturelle contre les mites (un ennemi "historique" de la laine) et possède de légères propriétés antiseptiques. C'est un ajout fonctionnel autant que sensoriel, ancré dans les pratiques locales.

4. La technique du feutrage mouillé pas à pas

Le feutrage mouillé repose sur un geste patient et précis. Voici comment il se déroule dans un atelier artisanal.

- Préparation de la laine :
La laine brute est d'abord cardée, c'est-à-dire démêlée et alignée en voiles légers et réguliers. La qualité de cette étape conditionne la régularité du feutre final.

- Superposition en couches croisées :
Les voiles de laine sont disposés en couches fines, chacune orientée perpendiculairement à la précédente (important !).
Dans la technique pratiquée par Zlatno Runo Sirmijuma, huit couches croisées sont utilisées. Cette alternance d'orientations garantit que les fibres s'entrelacent dans toutes les directions, créant un feutre homogène et résistant dans tous les sens.

- Mouillage et savonnage :
L'ensemble est généreusement imbibé d'eau chaude savonneuse. La chaleur ouvre les écailles, le savon facilite le glissement.

- Roulage et frottement :
 Vient ensuite le travail à la main : on frotte, on presse, on roule, on tape. Ce mouvement répété, patient, progressif (et long), est ce qui structure la matière. Il faut sentir sous ses paumes la laine se densifier, se rigidifier, perdre son aspect filamenteux pour devenir une surface solide et continue.

- Contrôle et finitions :
Le feutre est régulièrement contrôlé, étiré ou rétréci selon les besoins. Pour les chaussons, une forme en bois est utilisée comme gabarit. La semelle en éco-cuir est ensuite cousue à la main avec un fil de cordonnerie ciré.

- Durée totale :
Environ 10 heures par paire. Ce chiffre dit tout sur la distance qui sépare un chausson artisanal d'un chausson industriel.

Les bienfaits de la laine feutrée pour les pieds

La laine n'est pas un matériau ordinaire. Elle possède des propriétés intrinsèques qui lui survivent même après le feutrage.

- Thermorégulation naturelle.
La laine feutrée garde les pieds au chaud en hiver et reste étonnamment tempérée en été. Elle régule la température corporelle sans piéger la chaleur de manière excessive.

- Propriétés antibactériennes et antiallergiques.
La kératine, c'est la protéine qui constitue la fibre de laine, elle possède des propriétés naturellement hostiles aux bactéries et aux champignons. Les chaussons en feutre limitent les odeurs et les irritations, sans aucun traitement chimique.

- Gestion de l'humidité
Le feutre absorbe une part de l'humidité sans paraître mouillé, et la libère progressivement. Résultat : les pieds restent secs tout au long de la journée.

- Stimulation sensorielle.
La légère texture de la laine feutrée stimule la plante du pied, ce qui favorise la circulation sanguine. Aucune aspérité désagréable, juste une présence douce et tonique.

Zlatno Runo Sirmijuma : quand l'artisanat porte une histoire de deux mille ans

À Sremska Mitrovica, en Voïvodine (Serbie), un collectif de femmes pratique le "pustovanje" (le feutrage mouillé traditionnel serbe) avec un engagement qui forcent le respect.

Photo du collectif Zlatno Runo Sirmijuma qui travaille la laine pour en faire du feutre. Ce feutre à vocation à faire des chausson, des coussins, des breloques de sacs et autres objets.


Leur nom, Zlatno Runo Sirmijuma, signifie "La Toison d'or de Sirmie" une référence à la fois à la laine et au territoire historique qu'elles habitent.
Leur travail repose sur de la laine issue de l'ouest de la Serbie, des variétés locales comme la pramenka ou la cigaja, des races rustiques dont la fibre est parfaitement adaptée à la fabrication de chaussons. Chaque paire est façonnée selon la technique des huit couches croisées, roulée, pressée, consolidée à la main, puis équipée d'une semelle en éco-cuir cousu au fil ciré.

Sirmium et le nœud de Salomon

Ce qui rend ce collectif particulièrement singulier, c'est le territoire sur lequel il travaille. Sremska Mitrovica repose sur les ruines de Sirmium, l'une des quatre capitales de l'Empire romain au IVe siècle, une ville de premier rang, siège d'empereurs, carrefour de civilisations.
Les fouilles archéologiques ont mis au jour de remarquables mosaïques de sol, parmi lesquelles un motif revient avec insistance :
le nœud de Salomon, symbole antique d'union, de protection et d'éternité.

Noeud de Salomon sur des mosaïques au sol du Palais de Sirmium en Serbrie dans le Srem.
Dekanski, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons

Ce motif, redécouvert dans les vestiges du palais, est aujourd'hui réinterprété par le collectif sur certaines de leurs créations. Il crée un pont de deux millénaires entre un chausson fabriqué aujourd'hui et la mosaïque qu'un Romain contemplait autrefois sous ses pieds.
Le collectif transmet aussi ce savoir-faire dans les écoles et ateliers locaux, permettant à plusieurs femmes de la région d'accéder à un emploi créatif et stable tout en préservant une tradition textile vivante.
(c'est d'ailleurs souvent le cas pour les collectifs ou bien artisans en indépendants avec lesquels j'ai été en contact).
Pour tout savoir sur l'histoire et la démarche du collectif, lire la bio complète de Zlatno Runo Sirmijuma

→ Un reportage sur la BBC sur les mosaïques de la cité romaine de Sirmium : Serbia’s rich and hidden Roman history

La collection Ethno Slava

Chez Ethno Slava, nous avons choisi de travailler exclusivement avec Zlatno Runo Sirmijuma pour notre collection de chaussons et pantoufles en feutre. Chaque paire est fabriquée à la main, en laine naturelle, avec cette technique du "pustovanje" et ses huit couches croisées.
Les motifs qui ornent les chaussons comme le nœud de Salomon ou la tortue des kilims de Pirot sont issus d'un répertoire symbolique balkanique profondément ancré. D'autres sont contemporains : chouette stylisée ou bien fleurs folkloriques.
Une semelle en éco-cuir cousu au fil ciré assure l'adhérence et la durabilité.
Les chaussons sont disponibles du 28 au 44, pour enfants et adultes.
→ Découvrir la collection complète de chaussons en feutre

Voir aussi les breloques de sac en feutre, petites pièces de feutrage à sec, sculptées à l'aiguille, également créées par Zlatno Runo Sirmijuma
→ Découvrir la collection complète de breloques de sacs en feutre

Quelques questions fréquentes :

- Quelle est la différence entre le feutrage mouillé et le feutrage à sec ? :
Le feutrage mouillé utilise eau, savon et friction pour créer des pièces larges comme des chaussons ou des sacs. Le feutrage à sec (ou feutrage à l'aiguille) utilise des aiguilles barbelées pour sculpter et assembler la laine sans eau — il permet des détails précis et des effets en relief, idéal pour les petites pièces décoratives.

- Les chaussons en laine feutrée conviennent-ils à une utilisation quotidienne ?
Oui. La laine feutrée est thermorégulatrice, antibactérienne et respirante. Avec une semelle en éco-cuir, les chaussons artisanaux sont conçus pour une utilisation quotidienne (intérieure seulement), toute l'année. En hiver comme en été, le pied reste à une température stable et confortable.

- Comment entretenir des chaussons en feutre ?
Lavage à 30°C en machine (programme laine) ou à la main. Pour conserver leur forme, enfilez-les légèrement humides et laissez-les sécher à plat, à l'air libre.

- Pourquoi le feutre artisanal coûte-t-il plus cher que le feutre industriel ? :
Parce qu'une paire de chaussons artisanaux en feutrage mouillé représente environ 10 heures de travail manuel. Le matériau est naturel, local, sans additifs chimiques. La matière obtenue est plus souple, plus dense et plus respirante qu'un feutre compressé mécaniquement. Ce n'est pas un produit fabriqué : c'est un objet fabriqué.

Qu'est-ce que le pustovanje ? :
Le pustovanje est le terme serbe (et plus largement balkanique) pour désigner le feutrage mouillé traditionnel. Il désigne à la fois la technique et la pratique culturelle qui l'entoure, transmise de génération en génération, aujourd'hui perpétuée par des collectifs comme Zlatno Runo Sirmijuma à Sremska Mitrovica.

- Note personnelle -

Je porte depuis des mois une paire de chausson et ne les lâche pas !
C'est le chausson représentant une tortue, un des symboles stylisé des Kilims de la ville de Pirot en Serbie orientale.

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